Nouvelle : le cycle de l’orchidée

Aujourd’hui, l’orchidée de Juliette achetée à IKEA pour à peine 6€ a perdu sa dernière feuille. Elle est tombée, rongée par la pourriture, après des semaines de mauvais arrosage chez l’exploitant. Ça se rattrape : les orchidées sont des plantes à croissance lente. Le mal qui leur est fait mettra plus de temps à les marquer, contrairement aux autres plantes. Pourtant, lorsqu’elles donnent l’impression d’être irrécupérables, il est possible avec une immense patience et un arrosage maîtrisé, de leur redonner vie. Juliette fonctionne de la même manière, sauf qu’elle à terme, tu ne la retrouveras pas à 5€99 à IKEA.

Quelques heures après avoir jeté cette feuille brune, Juliette a reçu un SMS. Plus personne ne lui en envoyait, excepté ses amis à court de batterie sur messenger. C’était son père : « Salut, je suis pas BOURRÉ. Voilà, entre votre frère Léo qui a daigné m’accepter après 20 ans d’absence et qui me fait toujours pas confiance ; votre autre frère, Martin, qui me prend pour un con d’alcoolo et votre sœur, Juliette, qui m’ignore, j’ai pris ma décision. On arrête là toute forme de relation. Vous avez votre mère, oubliez ce qui vous sert de père ! Je m’efface de votre vie. Considérez-moi comme mort. N’essayez pas de me joindre, j’ai pris ma décision en toute lucidité… Je ne vais pas me suicider, pas de soucis pour ça, mais je veux plus entendre parler de vous. ADIEU ». La jeune femme a lâché un rire avant de partager son aberrant contenu avec quelques intimes. Ce n’est pas la première fois que ça arrive, ni la dernière et d’ici quelques semaines, il aura omis de sa mémoire toute trace de cette communication. D’ici quelques semaines, il la saluera comme si rien n’était arrivé, comme à chaque fois.

Son père a toujours été ainsi, la noyant sous ses problèmes d’alcool auxquels il refusait de faire face. Elle a dû apprendre très tôt à le faire à sa place, se jugeant maintenant bien trop jeune quand tout a commencé. De nombreux enfants doivent affronter ce type de situation chaque jour, bien plus jeunes qu’elle ne l’était autrefois, malgré tout, Juliette en veut à ses parents de l’avoir laissé grandir là-dedans. Elle leur en veut de n’avoir écouté que leur haine mutuelle, à savoir qui pourrirait le plus la vie de l’autre, comme si la garde intégrale de leur fille reviendrait au grand gagnant. Elle a grandi dans les lettres haineuses, émanant de son père envers sa mère, grand maître du maniement des mots. Il avait cette capacité à faire tant de mal dans ses textes dactylographiés. Et pourtant, Juliette lui avait pardonné, continuant de le voir durant ses vacances scolaires. Elle avait accepté son comportement sans comprendre son goût pour les boissons fermentées, macérées ou distillées. Elles avaient été les seules amies de son père, écrémant peu à peu son cercle familial, mais sans jamais réussir à la faire chavirer elle. Juliette l’avait toujours accompagné avec ces bagages, peu importaient les situations : quand enfant, elle avait dû nettoyer ses vomis alors qu’il gisait sur le sol ; quand elle avait dû cacher ses conneries qui lui auraient fait perdre la garde partagée de son unique fille. Car après tout, nous n’avons qu’un père. Dictée par cette pensée arbitraire, elle avait continué à le soutenir, à le couvrir, à aller le voir alors qu’il n’était plus lui-même. Trop éblouie par son statut de père sur le papier et par son jargon bien maîtrisé, elle n’avait pas vu le mal qu’il était en train de lui faire. Il aura fallu que le comportement de son père amène la jeune femme à avoir des pensées noires avant de se rendre compte de la dégradation de sa propre vie. Ce jour-là, il ne l’avait jamais entendu, il avait préféré lâcher du lest. Entre la boisson et la famille, qui ne choisirait pas la première option, bien plus alléchante ?

Alors aujourd’hui, en voyant sa pauvre orchidée flétrie perdre sa dernière feuille, Juliette s’est juré de la faire refleurir.

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