Extrait n°1

Ceci est l’extrait d’un des chapitres de mon histoire : Atryas.

Dans cette Forêt, la moindre blessure ouverte pouvait vous coûter la vie. L’air était si chargé de spores et de champignons que n’importe quel organisme se fixait dans vos plaies et vous pourrissait de l’intérieur. Il y avait peu de risque que Baldéric soit en danger après ce traitement au feu, mais Blanche le gardait tout de même à l’œil. Tout était si différent ici, comme si nous arpentions un autre monde. La végétation des autres forêts se mêlait ici, avec une nouvelle faune et une nouvelle flore, bien particulières. Les arbres étaient plus vieux, plus larges et plus hauts. Les branches s’étendaient, nous couvraient de plusieurs couches de feuillage. Sur les plus grandes, une autre génération d’arbres s’épanouissait. Ils étaient plus petits, d’une taille d’homme tout au plus, mais arboraient des fruits si gros qu’ils pliaient leur support. Les fruits trop murs se décrochaient, éclatant au sol en une masse visqueuse. Cela faisait la joie des insectes et des petits herbivores qui ne s’écartaient pas à notre passage. Parfois, il m’était impossible de reconnaître les limites d’un arbre. Certains semblaient avoir plusieurs troncs, tous raccordés aux mêmes réseaux de branches qui courraient en tous sens sur des distances incalculables. Les franchir devenait impossible tellement les troncs étaient rapprochés les uns des autres, formant une barrière à nos montures. Nous dûmes dériver plus d’une fois de notre route pour pouvoir les éviter. Et ça, c’était si le sol nous le permettait. Parfois, il n’était pas visible. Des racines infinies le parcouraient, plongeant sous la terre soudainement. Des mousses touffues les recouvraient de jaune pâle et de rouge sang. Elles envahissaient toutes les surfaces, coloraient tous les troncs. Le moindre contact et elles se désagrégeaient dans nos mains en une poudre fine. Nos chevaux avaient leurs jambes de toutes les teintes à force de s’y frotter. Heureusement que ce n’était pas dangereux. Je nettoyais l’une de mes bottes, encore couverte de rouge en éparpillant les restes de mousse. Une délicieuse odeur de miel poivré m’entoura tout de suite, me donnant envie de me lécher les doigts. Cette mousse était un produit très apprécié pour la cuisine, vendue très cher sur les marchés. J’en avais déjà récupéré pour en saupoudrer mes lamelles séchées de chèvrelettes. Courval faisait de même. Il était le premier de notre file. Il forçait le chemin en piétinant les plantes ou en s’assurant qu’il n’y avait aucun serpent camouflé dans les lianes qui nous barraient la route. Ces espèces de lierres roses formaient des rideaux de végétation opaques. Entre chaque feuille, de minuscules moineaux butinaient le sucre qui s’en échappait avant de s’envoler plus loin. Posé sur une branche, un étrange oiseau noir au bout des plumes blanches sautillait de droit à gauche en lançant un cri strident par moment. Comme en écho, un autre lui répondait, bien plus loin dans la forêt. Je reconnaissais quelques chants d’oiseaux présents partout dans la région et non pas seulement ici. Tous se mêlaient, se recomposaient, formant une mélodie propre à cette Forêt qui ne manquait jamais de me faire replonger dans mes souvenirs d’enfance. […] C’est à cette saison que j’avais vu la Forêt se transformer petit à petit. La végétation avait évolué, les arbres avaient grossi, les couleurs avaient explosé. Certains troncs avaient même commencé à virer au rose, leur écorce devenant bien plus dure. Et puis, les bêtes boisées étaient apparues ici. Petit à petit, elles avaient pris du territoire, préférant toujours l’intérieur aux abords de la Forêt. Elles s’étaient comportées comme n’importe quel animal en fuyant la présence de l’homme jusqu’à devenir moins froussarde à mon passage. Jusqu’à me suivre, me sentir, me toucher, puis un beau jour m’attaquer.

Le craquement d’une branche me ramena soudainement au présent. Il avait été couvert par le bourdonnement des insectes, si fort que ça nous brouillait les autres sons. Les animaux de la Forêt étaient tapis autour de nous, parfois fuyants d’un bond entre les fougères. L’overdose de sons et de couleurs rendait mes coéquipiers nerveux. Les branchages remuaient sans qu’il n’y ait rien dessus. Les feuilles craquaient à intervalle régulier. Il était impossible de se fier à ses oreilles. Devant moi, Norilda avait posé sa main sur sa hache, les doigts crispés dessus. Personne n’avait prononcé un seul mot depuis notre première halte. J’étais la seule à parler, pour indiquer une direction. J’étais la seule à être sereine, encore plus aujourd’hui. Je connaissais trop bien les bruits de l’Ancienne Forêt pour être surprise. Elle restait pour moi symbole de liberté. Celle-ci ne devenait menaçante que lorsqu’elle était plongée dans le noir, ce qui était en train d’arriver. La faible luminosité qui nous parvenait n’avait cessé de réduire en raison des arbres gigantesques, mais aussi à l’approche de la nuit. Les ombres s’allongeaient de plus en plus, creusant des vides noirs dans les branchages. Mon rythme cardiaque augmentait chaque heure passée. Norilda nous fit soudainement un signe. Sur la droite se tenait une bête boisée, à moitié dissimulée sous les lierres rosés. Elle nous dominait, reposant sur une branche en position allongée. Sa queue battait doucement l’air tandis que sa tête restait fixe. Ses deux grands yeux étaient posés sur nous. Il lui manquait une partie de son crâne, ouvert en un orifice sombre d’où s’échappaient des larves jaunes. Elles rampaient sur sa face, descendant sur son corps pour s’introduire dans d’autres plaies. La bête tourna sa tête pour se lécher le corps. Sa langue râpeuse décrochait les insectes pour les avaler.

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